Avec Jennifer Bélanger, Julie Fraiture, Caroline Glorie, Brigitte van de Kerchove
6 mars au 31 mars 2026
@La Maison Arc-en-ciel (MAC) / Liège, Belgique
Les œuvres de J. Bélanger qui figurent dans cette présente exposition mettent en scène des personnages déterminés par leur relation au monde et par ses formes grouillantes, rampantes, volantes avec qui ils partagent une vulnérabilité ontologique. Rats, pigeons et crabes frôlent les chairs distendues par des violences sociales, climatiques, économiques et politiques, dans l’espoir de former des communs ayant comme moteur l’altération des frontières du soi. Des rumeurs se propagent au sujet de ces animaux : considérés comme porteurs de maladies sur le plan réel et symbolique (rats et pigeons seraient le transport de bactéries et de virus ; le crabe quant à lui a été érigé comme figure du cancer pour son caractère sournois), ils suscitent de la peur, du dégoût, alors qu’ils sont en réalité sujets de projections anthropomorphiques. Les rats et les pigeons nettoient la ville. Les immondices remplissent leur appétit. Ils nous rendent ce service. D’eux, nous ne pouvons prétendre tout savoir. Intelligents, créateurs d’ambiances, architectes de l’environnement que nous avons en partage, ces animaux nous ouvrent à des manières d’être qui sont au plus près du caché, du refoulé. Ce qu’ils nous révèlent, ce qu’ils nous apprennent, c’est l’impossibilité de ne pas être traversés, travaillés de l’intérieur par l’inconnu, métamorphosés en l’espace de notre singularité. L’amputation des pigeons en raison de nos cheveux qui tombent et s’entortillent autour de leurs pattes est un exemple d’intervention humaine dans la morphologie de l’animal. Nous nous agissons, nous nous concevons. Dans cette non-innocence, nous avons une responsabilité envers nos actions.
À l’intérieur de cet univers visuel où se confondent le mouvement et l’immobilité, où se contaminent l’animal et l’humain, le pathologique – entendu ici comme processus propre aux entités cosmiques et terrestres lorsqu’elles répondent ensemble de l’état actuel du monde – instaure un nouvel horizon métaphysique et métaphorique. Le présent, et l’avenir qu’il porte en creux, appelle des mutations structurelles, l’effondrement d’un sentiment de pureté et d’immunité face aux crises planétaires, puis exige que l’on réinvente nos modes de coexistence, nous qui sommes toustes engagé·es dans une seule inspiration, une seule expiration. Les nombreux fils qui, sur les peintures, relient les pores aux poils, puis les poils aux pores, sont l’aveu de nos débordements vers autrui, de nos oscillations vers plus grand de soi, sans distinction d’espèces. Les contours qui bégaient et irradient des corps dessinent des pulsations à partir de noyaux atomiques intimes. Les catastrophes, potentiellement émancipatrices dans le cadre des œuvres, signalent qu’à toute individualité compromise se rattachent des devenirs prometteurs.
Pour cette exposition, J. Bélanger puise son inspiration dans l’actualité et dans ses nombreuses promenades le long de la Meuse, où ont élu domicile deux cygnes, des canards et un héron. Parmi des structures rouillées, des herbes qui croissent dans l’adversité bétonneuse, on dépose régulièrement du pain, du chou vert, des carottes. Puis, à côté, plusieurs bouteilles vides s’étendent sous les passerelles. Des bouteilles à la mer sans voix. La mémoire des naufrages qui adviennent plus au Sud nous parvient par la couleur de l’eau et par les cris inaudibles qu’accentue la cheminée des anciennes usines à charbon. Pour les entendre, ces cris, nous devons être des rats, courir à quelques millimètres du sol, là où une autre histoire se déploie. Nous devons nous tenir toujours au bord de l’horreur, le museau tremblant, humide. Nous devons nous demander avec quelle impunité les États laissent se noyer des vies qu’ils jugent sans valeur. Ces meurtres menacent d’orchestrer notre avenir : ils sont déjà la texture de notre maintenant. C’est la même pulsion de mort qui fait disparaître ce qui est illisible, ce qui n’entre pas dans notre langage étroit, ce qui avance en souterrain des systèmes d’intelligibilité sociaux, ce qui serpente la noirceur, les cœurs qui palpitent sous nos pieds.
La quantité de déchets qui jonchent le sol, ainsi que les nombreuses déjections canines qui ponctuent chaque jour la trajectoire urbaine de l’artiste, soulèvent ainsi chez elle des questions quant aux choses rendues visibles par négligence. Il y a, dans ces obstacles que l’on contourne avec honte, des prises de conscience sur nos états du corps. Le plastique réécrit nos cellules de plus en plus malades. La pollution nous pénètre. Elle est mâchée, ingérée, déversée dans nos organes et notre sang comme une marée noire de pétrole. Les personnages qui émergent de l’œuvre de J. Bélanger vivent d’inflammations chroniques. Leur épiderme reçoit du monde les particules arrachées à la combustion de matériaux toxiques. Sur leur nudité des explosions de poussières. S’y forment des cratères de veines éclatées. Le rouge envahit leurs poumons, leurs ventres. Les animaux, qui se superposent à ces symptômes, témoignent également des métaux lourds qui les composent. Ils expriment le même verbe : vivre dans l’enfouissement de nos horizons pour que jaillissent des perspectives inédites, des alliances entre diverses entités, qui seraient capable d’honorer nos résistances, nos survies.
1er novembre au 1er décembre 2021
@La Livrerie / Montréal
Fidèle aux thématiques qui habitent son écriture, Jennifer Bélanger, dans la trajectoire d’œuvres qu’elle propose ici, met en scène des personnages aux visages de cendre et aux doigts racines, tantôt assis, tantôt couchés, tantôt seuls, tantôt accompagnés.
Les peaux de couleurs vives contrastent avec les expressions corporelles et accentuent certains reliefs de la chair : blessures, ecchymoses, brûlures, gales. Ces personnages se font les archives d’un monde en désœuvrement, renoncent à y avancer, et s’échouent, au double sens de « toucher le fond » et de « rater ». Affalés sur sol, ils se révèlent dans l’échec de continuer à vivre, à faire semblant que tout va bien, tout comme ils éveillent la potentialité de s’ancrer autrement, sensibles aux courants de la terre. Ainsi, leurs corps attisent autant l’indifférence que l’affection, en ce qu’ils sont à la fois des obstacles à contourner et des spectacles d’amour rendant possible la guérison.
Le médium de l’aquarelle parvient à traduire lui aussi la fragilité du vivant. Chez l’artiste, l’aquarelle, parce qu’elle naît de l’accident, de la rencontre parfois fortuite entre deux teintes ou, encore, d’un bégaiement de la main, témoigne de ce tracé inachevé et imparfait que poursuit chaque être.
Exposition réalisée avec l'aide de la maison d'édition Héliotrope et de la librairie La Livrerie.
Jennifer Bélanger, Confusion, aquarelle, 2021.
Jennifer Bélanger, sans titre, aquarelle, 2021.
Photo de Mélodie Nelson.